Nostalgie afghane à Moscou
Deux mois après sa sortie, le film La 9eCompagnie (Deviataïa rota) du réalisateur Fiodor Bondartchouk, une superproduction russe mettant en scène le sort de jeunes appelés lors de la guerre d'Afghanistan, continue de faire recette en Russie. Vu par 5 millions de spectateurs, le film a aussi retenu l'attention du premier d'entre eux, le président russe, Vladimir Poutine, qui a organisé une projection privée dans sa résidence de Novo-Ogarevo en présence des acteurs, d'anciens combattants d'Afghanistan et de quelques-uns de ses proches. "Que le film ait retenu l'attention des jeunes est une bonne chose", a estimé ce dernier.
Conçu sur le modèle des superproductions hollywoodiennes avec force hémoglobine et effets spéciaux, le film — le plus gros budget du cinéma russe avec 9 millions de dollars — opère un retour sur un épisode douloureux du passé : l'enlisement de l'armée soviétique en Afghanistan. Il met en scène les déboires de jeunes appelés massacrés alors qu'ils défendent une position sur des hauteurs, dans la région de Khost, durant les derniers jours du conflit. Lâchés, oubliés sur leur colline, ils meurent en faisant leur devoir — c'est-à-dire en massacrant tous les moudjahidine afghans et tous les civils du village voisin sans savoir qu'à Moscou la direction soviétique vient de signer le retrait. La dernière image montre l'unique survivant de la compagnie clamant : " Nous avons gagné !" Son réalisateur, Fiodor Bondartchouk, le reconnaît : "Il ne s'agissait pas de faire un film politique sur les erreurs commises en Afghanistan mais de filmer l'amitié entre les jeunes de ma génération." Certes, quelques rares passages sont osés aux yeux du public russe. Ainsi, à un moment, un instructeur explique à ses recrues que " l'Afghanistan n'a jamais et ne sera jamais conquis par qui que ce soit". Mais pour le reste, aucun regard critique n'est porté, ni sur l'impéritie de la direction soviétique, ni sur le pourquoi de la guerre, ni sur les méthodes brutales employées par un instructeur sadique, le lieutenant Dygalo, prompt à tabasser ses "petits gars" à coup de bottes dans la figure. Les conséquences qui en découlèrent pour l'Afghanistan — 1 million de morts, 5 millions de réfugiés et dix ans de guerre civile — ne sont pas évoquées.
Le film veut plutôt contribuer à la réhabilitation des "héros" d'Afghanistan, les morts au combat (13 500 côté russe, selon les statistiques officielles) et les survivants. Ses accents sont patriotiques et nostalgiques : "Nous ne savions pas que le pays n'existerait plus deux ans plus tard et qu'il ne serait plus à la mode de porter ses médailles", dit une voix off à la fin.
Encensé par les officiels, jouissant d'une publicité hors norme, le film fait toutefois sourire certains jeunes Russes qui ne voient en lui rien d'autre qu'une " publicité pour la conscription d'automne". D'ailleurs Fiodor Bondatchouk vient tout juste d'être nommé à un poste dirigeant au sein de l'organisation de jeunesse de Russie unie, le parti au pouvoir.


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