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4.9.06

Sergueï Dovlatov, "nouvel Américain" lu et récité en Russie

Son fils américain ne lit pas le russe mais à Moscou le recueil de ses articles inédits écrits à New York et publiés à la veille de son 65ème anniversaire est en tête des ventes: Sergueï Dovlatov, mort en exil en 1990, reste un des auteurs les plus actuels et populaires en Russie.
Dimanche 3 septembre, jour de la naissance de l'écrivain, des acteurs moscovites ont consacré un spectacle à leur auteur préféré, récitant à guichets fermés des extraits de ses romans pour la plupart autobiographiques.

"Le théâtre-documentaire qui est très à la mode aujourd'hui est inspiré par ce qu'avait fait Dovlatov", estime Edouard Boïarkov, metteur en scène de cette soirée.

L'épouse et la fille de l'écrivain, Elena et Katia Dovlatov, qui vivent aux Etats-Unis, sont venues pour l'occasion à Moscou, afin de présenter son dernier ouvrage, "Discours sans prétexte ou colonnes du rédacteur".

Cet ouvrage, qui comprend les tribunes écrites par Dovlatov pour le journal russophone Novy Americanets ("Le Nouvel Américain"), qu'il avait dirigé à New York entre 1980 et 1982, est "en tête des ventes dans certaines librairies de Moscou", se félicite Arkadi Vitrouk, directeur de la maison d'édition Machaon.

"Sur un premier tirage de 27.000 exemplaires qui vient de paraître, 20.000 ont été déjà vendus", assure-t-il, soulignant que le livre allait être réédité.

Paradoxalement, le fils de Dovlatov, Nick, né à New York à l'époque de la revue Le Nouvel Américain "ne lit pas le russe", de l'aveu de sa soeur Katia, qui dirige la fondation Dovlatov et reconnaît avoir dû réapprendre elle-même le russe.

Dans ses tribunes, consacrées principalement aux grands évènements de l'époque, l'écrivain critique aussi les réflexes soviétiques des émigrés, un manque de tolérance inculqué en URSS et leur suggère de se remettre en cause plutôt que de se contenter de critiquer le système totalitaire.

"Les leaders soviétiques ne sont pas des extraterrestres. Le pouvoir soviétique est dans nos habitudes... Il est essentiel de surmonter cela en nous", écrivait-il.

Dans ces colonnes sont apparus pour la première fois les prototypes de ses principaux personnages et des chapitres de ses romans, dont "la Zone" et "la Filiale" que le lecteur russe n'a découvert que dans les années 1990, après la mort de Dovlatov.

Il a émigré aux Etats-Unis en 1978 et n'a jamais été publié en URSS. Ses nouvelles traduites dans plusieurs langues européennes et en japonais décrivent à travers ses expériences de gardien en prison, de guide ou de journaliste l'absurdité de la vie soviétique.

"De nombreuses idoles ont été déboulonnées ces dernières années, mais le succès de Dovlatov est stable", souligne Piotr Vaïl, critique littéraire qui a travaillé avec Dovlatov au Nouvel Américain.

"Il n'a jamais utilisé de procédés violents: il n'y a ni suspense ni grotesque dans ses oeuvres. Il a misé sur une langue simple et claire, ce qui a eu un effet à long terme", estime-t-il.

Ses phrases concises et qui sonnent comme des aphorismes cachent un travail minutieux sur le style, ses mots à l'intérieur d'une même phrase ne commencent par exemple jamais part la même lettre.

Le poète Iossif Brodski, prix Nobel de littérature 1987, qui aimait beaucoup Dovlatov, "disait que c'est le seul écrivain russe dont les textes sont lus jusqu'à la fin", rappelle Piotr Vaïl.

Brodski avait jugé "naturelle" la popularité de Dovlatov aux Etats-Unis et prédit qu'il connaîtrait un jour un grand succès dans son pays.

"C'est la tonalité reconnaissable par tout membre d'une société démocratique qui joue un rôle décisif: celle d'un homme qui ne permet pas qu'on lui impose le statut de victime et qui n'a pas de complexe d'exclusivité", écrivait Brodski dans un article consacré à Dovlatov.